mercredi 25 mars 2009

entrevue exclusive

LA COMPAGNE DE JACQUES BINO TEMOIGNE


Marie-Antoinette a donné quelques interviews au lendemain de la mort tragique de son compagnon et depuis, elle n’a plus souhaité s’exprimer sur ces évènements. Un mois après, elle fait une exception pour Chien Créole et me reçoit chez elle, en présence de son fils et du filleul de Jacques, dans son appartement du quartier populaire de Bois-Ripeaux, aux Abymes. Avec beaucoup de dignité, elle raconte le drame qui a bouleversé sa vie. De temps à autres, elle s’interrompt pour encourager son fils qui fait ses devoirs à côté.


Jacques Bino (photo appartenant à la famille)

Chien Créole: Avez-vous eu des précisions sur ce qui s’est passé ce soir-là ?

Marie-Antoinette : L’ami qui l’accompagnait m’a raconté qu’après avoir assisté au meeting du LKP au Palais de la Mutualité, Jacques est resté avec des amis dans une voiture à discuter et à écouter les nouvelles. On annonçait de nombreux barrages et des actes de violence. Au bout d’un moment, il a décidé de rentrer, accompagné de celui avec qui il était venu.


CC: Lui aussi habite aux Abymes ou bien allait-il le déposer?

MA: non, il n’habite pas aux Abymes mais il avait laissé sa voiture garée ici, juste devant. Ils y étaient allés avec la Fiat Punto de Jacques.


CC: C’est possible de parler avec cet ami?

MA: Non, je ne crois pas, il est complètement traumatisé par ce qui s’est passé. Il considérait Jacques comme un grand frère, l’appelait parrain. Ça a vraiment été dur pour lui de le voir mourir sous ses yeux.

Le fait est qu’ils ont été bloqués par un premier barrage, je ne saurais vous dire à quelle hauteur. C’est alors qu’ils ont rebroussé chemin et ont tenté de passer par la cité Henri IV.


CC: on a dit qu’il connaissait cette cité.

MA: Je sais qu’il rendait service à plusieurs personnes là-bas, il les aidait avec leur déclaration d’impôt. Il me disait parfois qu’il s’y rendait.


CC: Qu’est-ce que vous pensez des circonstances de sa mort?

MA: Moi, ce que je ne comprends pas, c’est que les pompiers aient mis trois heures à le secourir alors que leur caserne est à quelques minutes de là seulement. Quand l’ami qui l’accompagnait les a prévenus, ils ont répondu qu’ils ne pouvaient pas venir pour l’instant, qu’ils n’iraient qu’accompagnés par les policiers mais que ceux-ci pour l’instant avaient trois hommes blessés. Quand même, il n’y a pas que trois policiers en Guadeloupe ! Si l'un des leurs s'était retrouvé dans cette situation, à se vider de son sang, vous croyez qu’ils auraient mis autant de temps à le secourir ? Trois heures, monsieur, trois longues heures !


CC: Que pensez-vous de l’hypothèse selon laquelle sa voiture aurait été confondue avec une voiture de police?

M-A: Ça me surprend. J’ai entendu dire que la police n’utilisait pas ce type de voiture et en plus il avait le ruban rouge de ceux qui soutiennent la grève accroché à son antenne, mais bon, je ne sais pas.


CC: Comment avez-vous appris sa mort?

MA: Je me suis réveillée à 3h00 du matin. Je n‘avais plus sommeil, comme s‘il était déjà 5h30. C’est quelque chose qui ne m’arrive jamais normalement. Et puis environ une demi-heure après, le téléphone a sonné. Sans ménagement, on m’a demandé si j’étais la compagne de Jacques Bino et froidement on m’a annoncé qu’il avait été tué. Ils ne se sont pas donnés la peine de se déplacer. Ils m’ont annoncée ça brutalement et ont raccroché, me laissant seule dans l’appartement avec mon fils de huit ans et ma douleur. Imaginez que je me sois effondrée, que je sois cardiaque. On ne fait pas les choses comme ça…



Le casque colonial de Jacques Bino, élément symbolique faisant partie d'une des tenues d'Akyo et qu'il aimait beaucoup. Il était sur la plage arrière de la punto, le soir du drame, Marie-Antoinette l'a récupéré au Morne Vergain (photo FG)


CC: Vous avez été tenue au courant des suites de l’enquête ?

MA: Le jour même, j’ai été convoquée au Morne Vergain, à la police judiciaire. On m’a dit qu’on me tiendrait au courant des avancées de l’enquête mais c’est par la radio que j’ai appris qu’une personne accusée du meurtre avait été déférée au parquet. Je les ai rappelés et ils m’ont répondu que désormais le dossier allait désormais être suivi par la justice…


CC: Que vous inspire le fait qu’on ait baptisé l’accord d’augmentation pour les bas-salaires de 200 euros, "accord Jacques Bino". Vous devez être fière ?

MA: Je serais fière s’il était là ici avec moi. Je comprends que c’est un hommage. En même temps, ça me fait toujours quelque chose d’entendre son nom si souvent sur les ondes. A chaque fois ça remue quelque chose en moi. Ce que je peux vous dire, c’est qu’il est parti pendant sa période.


CC: Comment ça ?

MA: La période de carnaval, c’était une époque qu’il adorait par-dessus tout. Il faisait partie d’Akyo(1) depuis de très nombreuses années. C’était quelqu’un qui aimait l’esprit de fête. Il était à la fois discret et très sociable, toujours prêt à rendre service à tout le monde. Il adorait aussi jouer à la belotte, ah ça, dès qu’il en avait l’occasion, il sortait son jeu de cartes.


CC : est-ce que vous avez senti la solidarité autour de vous ?

MA: Oui on est bien entourés. D’ailleurs c’est plus qu’un immeuble ici, nous avons une association de locataires. Il fallait voir quand on organisait des fêtes tous ensemble. Et puis à l’enterrement, toute la Guadeloupe était là. Ses amis ont été très présents. Et puis la CGTG, son travail, le LKP et Akyo m’ont dit de ne m’occuper de rien, ils ont tout pris en charge. depuis qu'il n'est plus là. Le syndicalisme aussi était quelque chose qui tenait à cœur à Jacques.


CC: Un grand merci pour cet entretien et beaucoup de courage.


Entrevue réalisée par FRédéric Gircour (trikess2002@yahoo.fr)


(1) Akyo : groupe culturel carnavalesque qui fait un gros travail identitaire, partie prenante du LKP.